Idées reçues

Couvrez ce tiret que je ne saurais voir

Une ponctuation soignée est devenue le portrait-robot de la machine. Alors un rédacteur web a fait l'inverse de son métier : retirer ses tirets cadratins pour ne pas passer pour une IA. Récit d'un renoncement, et de ce qu'il dit du travail bien fait.

Touche de clavier noire gravée d'un tiret, à demi voilée sous de la dentelle blanche
Illustration générée par IA

Il y a quelques jours, j'ai mis ce site en ligne. Ma toute dernière tâche, juste avant de basculer, n'a pas été de tester un formulaire ou de vérifier un lien : elle a été de m'assurer qu'aucun tiret ne traînait plus dans mes pages. De veiller à ce qu'une ponctuation que j'aime bien, et donc que j'utilise régulièrement, n'apparaisse nulle part dans mes textes. Pas parce que je m'étais soudain fâché avec elle, mais parce que je m'étais souvenu, in extremis, de ce qui lui était arrivé quelques mois plus tôt : elle est devenue suspecte.

Le signe qui trahit

Tout a commencé quand un simple trait horizontal est devenu le portrait-robot de la machine, presque sa marque de fabrique. Je parle ici du tiret cadratin, celui qui ouvre une respiration au milieu d'une phrase. Un bel exemple, tiré d'un roman que je lis en ce moment et que je vous recommande au passage : « Elle regarde droit devant elle, une main cramponnant son flanc, l'autre lovée — serrée, contractée et frémissante — dans celle de Franck Sargent. » C'est du Wallace Stegner, Angle d'équilibre, prix Pulitzer, dont l'original a paru en 1971. On peut donc difficilement accuser l'auteur d'avoir utilisé l'intelligence artificielle.

Ce qui ne serait sans doute pas le cas aujourd'hui, car il se trouve que, justement, les intelligences artificielles raffolent de ce tiret. Elles en sèment partout. Dans les mails, les posts, les fiches produit, bref, dans les contenus de tout poil. À tel point que c'est devenu un test. Un tiret cadratin qui traîne quelque part, et le verdict tombe : ça sent le robot à plein nez ! Le procès n'est même pas neuf : il tourne depuis le printemps 2025, quand un tweet viral a lancé la traque, relayé depuis par la presse américaine jusqu'à TikTok.

Eh bien non, pas forcément. Peut-être que ça sent tout simplement une ponctuation un peu plus travaillée ou variée que la simple virgule. Et peut-être aussi que ça sent la typographie française soignée, ce truc un peu démodé qui est la marque discrète de ceux qui prennent le temps de rythmer une phrase. Pendant des années, employer le tiret cadratin était un signe sinon de métier, du moins d'application et de soin. Aujourd'hui, c'est un signe de machine. Le même trait, exactement le même, a changé de camp sans me prévenir. Moi qui vends des textes humains, je me suis retrouvé comme un idiot avec des tirets ici et là sur mon site tout neuf. C'était la signature de ce que je ne suis pas.

Je les ai quand même retirés

J'ai donc fait une chose que je ne pensais pas devoir faire : j'ai enlevé les tirets cadratins de mes textes. Ceux qui dormaient dans le code, invisibles au lecteur, je les ai laissés tranquilles : ils n'accusent personne. Les autres, ceux qui vivaient dans le texte qu'on lit, je les ai congédiés un par un. Pas en les effaçant à la va-vite, mais en les remplaçant, chacun selon ce qu'il faisait dans la phrase : une virgule quand il marquait un souffle, deux points quand il annonçait quelque chose, des parenthèses quand il ouvrait une incise, un point médian quand il séparait deux morceaux d'un titre. Une sorte de travail d'orfèvre, mais complètement à l'envers : défaire proprement ce que j'avais monté avec soin, pour que personne ne devine la couture.

Ce que ça dit du métier

Ainsi donc (pourvu que l'IA ne s'entiche pas de « ainsi donc », parce que j'aime bien l'utiliser), voilà où nous en sommes : un rédacteur web a censuré sa propre ponctuation pour ne pas être pris pour une machine, artificiellement intelligente ou pas. J'ai cédé face aux soupçons. Dix-huit mois que le procès dure, et je m'y suis quand même fait prendre, comme un débutant. Même pas devant une faute ou une règle, juste devant une impression. La crainte qu'un client, en lisant mon site, se dise « tiens, c'est peut-être écrit par une IA… » Et fermeture de l'onglet.

Mon idée n'est pas de faire la leçon à qui que ce soit, ni d'organiser un soulèvement humain façon Sarah Connor. Ce que je veux juste poser sur la table, c'est l'inconfort. Qu'est-ce que ça raconte, un métier où il faut désapprendre le soin pour avoir l'air humain ? Où écrire correctement devient un risque, parce que réfléchir à sa ponctuation finit par vous faire ressembler à une machine ? Je n'ai pas la réponse. J'ai le geste, et le doute qui va avec.

Pendant ce temps, la machine s'excuse

Le plus drôle, c'est le timing. Pendant que je congédiais mes tirets un par un, les machines, elles, avaient déjà commencé à s'en passer. Fin 2025, l'un des grands fabricants d'IA ajoutait un réglage pour qu'on puisse enfin lui interdire d'en mettre. Son patron a salué ça comme une petite victoire (Ah bon ? Victoire sur quoi ?). L'entreprise est même allée jusqu'à faire publiquement s'excuser son robot d'avoir « abîmé » le tiret cadratin. Belle avancée, en effet.

Nous voilà donc deux à reculer devant le même petit trait, l'humain et la machine, chacun à son tour. Elle parce qu'on lui reproche de l'utiliser à tout va, moi parce que j'ai peur qu'on me confonde avec elle. Dommage pour le tiret : lui, il n'a rien fait de mal.

Ce texte n'a pas été écrit par une machine…

Mais un petit peu quand même. Car oui, je me sers de l'intelligence artificielle pour travailler. Ce n'est ni un aveu ni une confession, c'est une précision honnête et transparente, que j'explique sur ma page à propos. Avec l'IA, je joue au ping-pong. On se renvoie la balle, mais l'arbitre, c'est moi. « Pas écrit par une machine » ne veut pas dire « sans elle ». Ça veut simplement dire que celui qui propose en ouverture et qui décide en fermeture, c'est moi.

Alors, pour finir, je m'autorise une chose. Wallace Stegner en a semé dans ses romans, sans se demander si on y verrait un jour ou l'autre la trace d'une machine. Aujourd'hui, longtemps après lui, j'en pose un, pour le plaisir — le seul de tout cet article. Celui-là, c'est le mien !

Olivier Pouteau

Olivier Pouteau

Rédacteur & développeur web à Nantes. Il construit les sites qu'il écrit, et les fait trouver.

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