C'est pas mon jour…

Le bon jour pour ne rien décider

Londres, automne 1946 : vingt-cinq pays à peine sortis de la guerre viennent parler de millimètres. On célèbre encore leur premier matin, celui où rien n'était décidé. Plaidoyer d'un rédacteur web pour une date qu'on croit mal choisie.

Ancien outil de menuisier en fer à manche de bois, posé sur un établi usé.
Illustration générée par IA

Il y a une chanson de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem que j'aime beaucoup, et dans laquelle une voix d'homme répond, à chaque catastrophe qu'on lui signale, que c'est normal. Le monde s'effondre par morceaux et l'homme rassure. La chanson s'appelle « C'est normal », on l'aurait deviné, et elle se trouve sur l'album Je ne connais pas cet homme, paru en 1973. À l'époque déjà, trouver normal tout ce qui partait à vau-l'eau était une manière ironique de pointer le curseur sur les maux qui nous entouraient. Ça ne l'est pas moins aujourd'hui, et je trouve cette chanson plutôt drôle parce qu'elle rit dans une maison qui prend l'eau, ou qui brûle, comme disait un de nos anciens présidents en regrettant que l'on regarde ailleurs.

Par une association d'idées un peu alambiquée, cette chanson me fait penser au 14 octobre, Journée mondiale de la normalisation, portée par trois organisations qui fabriquent les normes du monde, l'ISO, la CEI et l'UIT. Le mot est le même, mais il ne veut pas dire la même chose. Chez Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, normal est ce qu'on répond quand on préfère regarder ailleurs. Chez les normalisateurs, c'est ce qui est conforme à l'équerre, puisque c'est de là que vient le mot. Norma, en latin, désigne l'équerre du charpentier, et « normal » a d'abord voulu dire d'équerre. C'était avant de vouloir dire « comme tout le monde ».

Vous n'aviez sans doute pas prévu de fêter cette journée, et je ne vous en veux pas. Mais je voudrais quand même plaider pour elle, et pour sa date, car on la lui reproche à tort.

Remontons un peu dans le passé pour nous rendre à Londres, à l'automne 1946, au siège d'une vieille société savante d'ingénieurs. Nous avons là les envoyés de vingt-cinq pays, qui s'installent autour d'une table pour examiner une question qui paraît modeste mais qui ne l'est pas tant que ça : est-il envisageable que les objets fabriqués dans un pays aient les mêmes dimensions que ceux fabriqués dans un autre ? La guerre est terminée depuis un an. Ces gens-là arrivent de capitales où l'on remonte les murs et refait les toitures. Ils viennent pour parler de millimètres.

On imagine l'ambiance de la première matinée. Personne ne sait si ces délégations vont s'entendre, et encore moins sur quoi et pour combien de temps. Chacune apporte dans ses valises ses habitudes nationales, ses unités, ses manières de faire qu'elle croit évidentes parce qu'elle n'en a jamais connu d'autres. Rien n'est acquis. Rien n'est même esquissé.

Cette réunion a duré treize jours. Elle s'est ouverte le 14 octobre et refermée le 26. L'accord, le vrai, celui qui engage, s'est construit pendant ces treize jours, et non à la première heure du premier matin. Quant à l'organisation qui en est sortie, l'ISO, elle n'a commencé à fonctionner que le 23 février de l'année suivante. Trois dates sont donc disponibles pour qui voudrait commémorer quelque chose : le jour de l'ouverture, le jour de l'accord, le jour de la naissance.

C'est la première qui a été retenue. On célèbre désormais le matin où vingt-cinq délégations se sont assises autour d'une table sans vraiment savoir ce qu'elles allaient décider. Pour aller au bout de la petite histoire, il faut ajouter que même ceux qui la célèbrent ne s'accordent pas toujours sur le jour. Aux États-Unis, on l'a fêtée un 12 octobre, puis un 14 novembre, puis un 23 octobre, trois années de suite.

Je trouve malgré tout que le 14 octobre est le meilleur choix qui ait été fait dans toute cette histoire.

Car il est plutôt de coutume de fêter les aboutissements. Les signatures, les inaugurations, les rubans coupés. C'est confortable, parce qu'un aboutissement ne risque plus rien. Il a eu lieu, on connaît donc la suite, et on peut le commémorer sans inquiétude. Ça fonctionne même pour les anniversaires de la mort de monsieur X ou de madame Y, car il est assez peu probable que l'un ou l'autre ressuscite sans nous prévenir.

Le premier jour, lui, ne garantit rien. Il peut se terminer en échec, en dispute, en communiqué poli qui ne veut rien dire, et même en guerre thermonucléaire pour les questions les plus épineuses.

Fêter un premier jour, c'est choisir de célébrer un moment qui aurait pu ne mener nulle part. Je trouve l'idée assez belle, et courageuse. C'est au premier jour que tout se joue : décider de venir, de s'asseoir à cette table, d'écouter ce que l'autre appelle une mesure correcte, sachant qu'on devra peut-être renoncer à la sienne. Le travail sérieux ne commence jamais au moment de la signature. Il commence quand on accepte de discuter. Le reste n'est que de la rédaction.

Toutes proportions gardées, je le sais par métier : je suis rédacteur web. Un texte ne se gagne pas le jour où on le livre. Ce jour-là, tout au plus, il se valide. Il se gagne au premier rendez-vous, quand ni le client ni moi ne savons encore ce que nous allons écrire, non pas l'idée directrice mais la construction et la prose, et que nous décidons malgré tout de partir en exploration vers ce qui sera le texte final. Personne n'a jamais fêté ce rendez-vous-là, sauf peut-être du côté des rendez-vous amoureux, mais c'est un autre sujet.

Pour en revenir à la normalisation, et donc à la norme, mon métier a fini par avoir la sienne. Elle s'appelle ISO 24495-1 et date de 2023. Elle explique comment écrire clairement, en quatre principes que j'essaie d'appliquer depuis toujours : que le lecteur ait ce qu'il lui faut, qu'il le trouve, qu'il le comprenne et qu'il puisse s'en servir. On a donc confié la clarté des mots à un numéro de série. Une cinquantaine de spécialistes l'ont écrite, venus de vingt-cinq pays, autant qu'à Londres en 1946.

Sur mon site, je propose notamment du référencement, c'est-à-dire des textes d'équerre, du moins autant que possible. Ils suivent des règles que d'autres ont écrites ou déduites du comportement de quelques moteurs. Ce blog-ci ne l'est pas, d'équerre, et il ne cherche pas à l'être. Il vit au 14 octobre, le jour où rien n'était décidé. Mes prestations, elles, vivent au 23 février, le jour où la machine s'est mise à tourner.

Je refermerais bien ma plaidoirie ici, mais il me reste un détail à verser au dossier, et il est ennuyeux.

Cette Journée mondiale de la normalisation n'existe pas depuis 1946. Elle n'a pas été instituée dans la foulée, ni même l'année ou la décennie suivante. Sa première édition date de 1970. Il a donc fallu vingt-quatre ans pour se décider.

Vingt-quatre années de réflexion avant de choisir de célébrer l'instant précis où personne n'avait encore rien choisi. Je ne vois pas de meilleure preuve que c'était la bonne date.

En préparant cet article, j'ai voulu télécharger la norme de mon métier. Elle est payante, et elle coûte deux fois plus cher que celle des moniteurs de plongée, pour quatre pages de plus. Dans une maison qui prend l'eau, j'aurais parié sur l'inverse. L'homme de la chanson me répondrait que c'est normal.

Olivier Pouteau

Olivier Pouteau

Rédacteur & développeur web à Nantes. Il construit les sites qu'il écrit, et les fait trouver.

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