Bon pour le moral

Entre le sandwich et le clavier, mon cœur balance

Le matin, il fait mijoter une daube pour le site d'un client. À midi, il déjeune d'un sandwich sec, d'une seule main, les yeux sur l'écran. Petite anthropologie du rédacteur web mal déjeuné, qui trouve dans un chiffre de l'INSEE une consolation inattendue.

Jambon-beurre entamé posé sur son papier kraft au bord d'un clavier, écran allumé en arrière-plan.
Illustration générée par IA

Ce matin, j’ai écrit une recette de daube. Pas la mienne mais celle d’un client, en l’occurrence un boucher-traiteur qui voulait, pour son site, « quelque chose de chaleureux et gourmand ».

J’ai donc passé deux heures à faire mijoter des mots. La viande qui se défait, la sauce qui réduit, ce genre de plat généreux où la cuillère tient debout.

Après ça, j’ai refermé le document et j’ai déjeuné. Un sandwich. Sec. D’une seule main.

Dans cet écart, il y a de quoi se trouver un peu pathétique (j’ai failli écrire minable mais je me ménage un chouïa). Si le cordonnier est mal chaussé, le rédacteur culinaire, lui, n’est pas mieux loti, pas tellement du côté des pieds mais plutôt du côté de l’estomac. J’écris l’abondance et la bonne chère et je mâche le strict nécessaire. Ceci dit, si le sandwich est sec, ce n’est pas une fatalité mais un choix. Sec, il est mécaniquement parfait. Rien ne coule, rien ne tache. Et surtout, rien ne tombe sur les touches. La sécheresse est le prix de la tenue.

Je pourrais croire que je suis seul à m’infliger ça. Visiblement non car l’INSEE est là pour me détromper et venir à mon secours. Il semble en effet que plus de 60 % des cadres, des indépendants et des professions intermédiaires souffrent du même mal. Plus de 60 % qui déclarent sacrifier, de temps en temps, leur pause déjeuner. Sacrifier, rien que ça. Le verbe est de l’enquête, pas de moi, mais je le revendique. J’en suis, pleinement, statistiquement. Le spécimen que je suis appartient, au final, à une majorité discrète qui, à l’heure où tout le monde s’attable, reste rivé à son écran, la moitié d’un sandwich dans une main et un brief à relire dans l’autre. Nous ne sommes pas des héros. Juste des rédactrices et rédacteurs de contenu web.

Un déjeuner optimisé comme une page web

Pour tout dire, ce sandwich n’a rien d’un accident. Au contraire, il est l’aboutissement d’une doctrine. Mon déjeuner, je l’ai optimisé comme on optimise une page internet. Bon, d’accord, appauvri serait sans doute plus honnête mais je préfère rester dans le jargon du métier avec optimisé. C’est moins douloureux à confesser. Et pour dérouler la confession jusqu’au bout, il faut savoir que le premier critère, celui qui prime sur la faim et sur le goût, n’est ni la saveur ni l’envie. Ce qui compte avant tout, c’est la tenue mécanique de l’aliment. Un déjeuner « sacrifié » de rédacteur se juge d’abord à sa statique. Il doit tenir dans une seule main, ne pas s’effondrer au troisième paragraphe et ne rien laisser tomber qui obligerait à déporter son attention de l’écran et du clavier.

Ainsi donc, tout ce qui coule est proscrit. La mayonnaise qui attend toujours la ligne la plus délicate pour choisir de se répandre a été définitivement rayée de l’inventaire et exclue du frigo. Idem pour la sauce sous toutes ses formes. Quant à la fourchette, on frôle la déclaration de guerre. Car qui dit fourchette dit assiette, laquelle dit table dégagée, ce qui sous-entend donc une pause et la pause, on l’a vu, n’est pas au programme tous les jours.

C’est ainsi que le jambon-beurre, sobre et efficace, l’emporte presque toujours. Inutile de saliver à l’idée d’un club sandwich, cette splendeur instable : je l’ai abandonné depuis longtemps car il exige deux mains et une assiette. Disqualifié.

Au fond, tout ce que j’ai fait mijoter ce matin pour le boucher-traiteur est précisément ce que ma propre pause déjeuner s’interdit. J’écris la générosité, je déjeune l’étanchéité.

Une pause donnée sans qu’on la demande

Je mange donc en relisant. Ma main qui ne tient pas mon sandwich fait défiler la copie. Elle surligne une coquille ou déplace une virgule. À midi sept, première bouchée ; à midi dix, dernière. Mais le plus curieux n’est pas cette « rapidité » à engloutir mon sandwich. Le plus étonnant est que personne ne me l’impose. Aucun chef ne surveille la pendule, aucune cantine ne ferme ses portes à treize heures trente. Je suis seul chez moi, libre de m’attabler une heure entière si l’envie me prend. Elle me prend rarement et bien souvent je donne ma pause comme on laisse un pourboire, sans qu’on me le demande et avec une forme de plaisir trouble.

Le titre de cet article promettait un déchirement. Entre le sandwich et le clavier, mon cœur balance. Pour être honnête, il n’a jamais vraiment balancé. Le clavier gagne presque à chaque fois. Comme pour ces 60 %. Ce chiffre que je trouvais tout à l’heure un peu morne me fait soudain du bien. Quelque part dans cette majorité, une confrérie silencieuse mâchouille d’une main et relit ou corrige de l’autre.

On se console comme on peut. À plusieurs, ce n’est déjà plus une manie, c’est une catégorie. C’est statistique et c’est bon pour le moral.

Olivier Pouteau

Olivier Pouteau

Rédacteur & développeur web à Nantes. Il construit les sites qu'il écrit, et les fait trouver.

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