Depuis quelque temps, on ne me souhaite plus une bonne journée. On m'en souhaite une belle.
À la boulangerie, à la fin des mails que je reçois. Même le type qui est venu réparer ma chaudière m'en a servi une. La formule s'est propagée sans qu'on m'ait vraiment averti qu'elle avait désormais cours, ni que je puisse dire exactement à quel moment.
J'en suis moyennement fan et je ne l'emploie jamais. Mais la question m'intéresse quand même, ne serait-ce que parce que, depuis que je l'ai relevée une fois ou deux, j'ai l'impression d'en croiser à tous les coins de rue. Alors, forcément, j'ai eu envie d'en savoir un peu plus.
Non, ce n'est pas une faute
Autant évacuer tout de suite la question, parce que c'est là que tout le monde s'arrête. « Belle journée » ne transgresse et ne contredit rien. L'Académie française s'est penchée sur le sujet et le dit très clairement : la formule n'est pas incorrecte. Elle relève simplement sa progression rapide et la range parmi les tics de langage. Sur son origine, elle avance une hypothèse plutôt élégante : un croisement entre l'exclamation « Quelle belle journée ! » et le « Have a nice day ! » des anglo-saxons.
Nous voilà donc bien avancés. On débat pour savoir si on a le droit de le dire, mais personne ne se demande ce qui se passe si on prend la chose très au sérieux.
L'idée saugrenue
Il semblerait bien qu'il y ait une règle là-dessous. Une règle qui n'est écrite nulle part, que personne n'a dictée, et que beaucoup appliquent sans y penser : là où on disait bon, maintenant on dit beau.
La règle est simple, et le principe d'une règle, c'est que ça se vérifie. Il suffit de mettre en place une sorte de protocole et de s'y tenir. Sept jours pendant lesquels tout ce qui est bon ou bonne devient beau ou belle. Dans toutes les formules de politesse, dans tous les échanges amicaux, sans exception et, naturellement, sans prévenir personne ni rien justifier. Et puis, au fur et à mesure, noter tout ce qui revient.
Moi qui ne la dis jamais, je ne vais plus dire que ça pendant une semaine.
Voilà comment ça se passe.
Lundi, mardi : pas grand-chose
Bruno part en Bretagne vendredi. Beau voyage. Il me dit merci et me demande si j'ai des adresses à Lorient.
Mardi soir, ma voisine du dessous, Mme Le Guen, sort en robe et en parfum. Belle soirée. Elle me renvoie un « belle soirée à vous aussi » sans ralentir, alors que je remonte chez moi manger des pâtes.
Il fallait s'y attendre. Ça passe sans problème parce qu'une soirée, un voyage ou une semaine ont quelque chose à montrer. Il y a un paysage derrière le mot, donc on peut le trouver beau sans mentir.
Mercredi : premier hic
Karim tient le garage où je laisse la voiture deux fois par an. Musique trop fort, théorie très ferme sur le contrôle technique, et ce matin-là la tête sous le capot d'un utilitaire pour la journée entière.
« Beau courage ! »
Il marque un temps. Une fraction de seconde, pas davantage, mais juste assez pour que je perçoive un petit décrochage sur le visage, qui cherche où se trouve le mot attendu. Il finit par dire merci et retourne sous le capot.
C'était un palier prévu. Le courage n'a pas d'apparence. Il a éventuellement un coût, et lui trouver de la beauté quand on n'a pas à le fournir soi-même revient à admirer la peine d'un autre depuis le trottoir d'en face. Sauf que cet autre n'objecte rien de tel. Il bute, puis il laisse passer.
Jeudi : la preuve que personne n'écoute
Thomas dîne à la maison et repart en voiture vers minuit. Sur le pas de la porte, je lui souhaite une belle route.
« Toi aussi. »
Je ne vais nulle part. Je suis chez moi, en chaussettes, avec la vaisselle qui attend. À ce stade j'ai ma réponse, et il me reste trois jours de protocole à tenir.
Vendredi : la note au plongeon
Nadia s'est tordu la cheville dans un escalier. Je l'accompagne à la pharmacie et, pendant qu'elle range son attelle, je lui souhaite un beau rétablissement.
Elle lève la tête. « Un beau rétablissement ? » La pharmacienne, derrière son comptoir, rectifie sans lever les yeux : « Un bon rétablissement. » Deux personnes, deux réactions, dix centimètres d'écart.
Nadia n'a pas tort d'être vexée. Souhaiter un beau rétablissement à quelqu'un qu'une entorse immobilise, c'est prendre le risque de faire croire qu'on donne une note au plongeon qui l'a conduite là. C'est d'ailleurs un peu ce que la formule dit, en laissant entendre que la guérison sera jugée sur son exécution. Pas sûr que ce soit très réconfortant.
Samedi : le hasard n'a pas de visage
Léa passe le code lundi. Belle chance.
« Belle chance ? »
Elle le répète un ton au-dessus, avec ce quelque chose qui monte à la fin et qui n'est pas tout à fait une question. Elle attend une seconde, voit que rien ne vient, et passe à autre chose. C'est la seule de la semaine à s'être approchée d'une objection.
Dimanche : l'accident
À table, je souhaite un bel appétit à Christophe. Il se marre et se tapote le ventre : « Ça se voit tant que ça ? »
Là, ce n'est plus la règle qui casse, c'est la langue qui riposte. « Un bel appétit » existait bien avant moi et ne veut pas dire un appétit joli : ça veut dire un gros appétit. Ma machine à tout mettre en beau vient de percuter un sens installé là avant elle, et de dérailler dedans. En croyant faire raffiné, je viens d'annoncer à un ami que je lui souhaite de beaucoup manger.
Il y en a d'autres, tapies. Une belle santé, c'est une santé insolente. Une belle pioche, c'est un bon coup. Et une belle nuit n'a jamais parlé de sommeil, ce qui se vérifie vers vingt-trois heures à la caisse d'une supérette, en la souhaitant à un caissier qui lève les yeux de son écran pour la première fois de la soirée. Il y a un silence. Puis un « vous de même », prudent. Deux personnes savent qu'il vient de se passer quelque chose, sans qu'aucune l'ait fait exprès.
Le classement
Sept jours, neuf personnes, une page de carnet. C'est évidemment ridicule comme échantillon, et ça ne m'a pas arrêté : dès le mercredi j'avais tracé des colonnes, ce qui en dit plus long sur moi que sur la formule. Il n'empêche, les réactions sont en nombre fini, et elles se rangent.
Les sourds sont très largement majoritaires. Ils ne relèvent rien, jamais, quoi qu'on leur souhaite. Ils répondent « vous de même » avec la régularité d'un feu qui passe au vert. Thomas répondant « toi aussi » à quelqu'un qui ne bouge pas de chez lui, c'est le sommet du genre : la réponse part avant que la phrase soit arrivée.
Les décrocheurs, comme Karim, butent une seconde puis répondent quand même. Ils ont entendu quelque chose sans vraiment identifier quoi.
Les répéteurs reprennent le mot sur un ton légèrement plus haut, comme Léa. Ils sont les seuls à poser une vraie question, même s'ils ne la terminent pas.
Les correcteurs rectifient gentiment, comme ils ramasseraient aimablement quelque chose tombé de votre poche. La pharmacienne, sans lever les yeux. Ils sont bien plus rares qu'on ne le pense.
Les hostiles prennent la formule en pleine figure et la renvoient. Il en faut peu : une cheville en vrac suffit.
Et puis il y a les contaminés, que je n'avais pas prévus. Mme Le Guen, mardi soir, m'a souhaité une belle soirée en retour, alors que je remontais manger des pâtes. Elle ne l'a ni corrigée, ni relevée, ni entendue. Elle l'a attrapée.
Restent deux cas que le tableau n'absorbe pas : Christophe et le caissier de la supérette. Eux n'ont pas réagi à la règle. Ils ont réagi à la langue, ce qui n'est pas du tout la même chose.
Ce que la semaine mesure
Une correction, une hostile, une répéteuse, deux ou trois décrochages d'une demi-seconde. Tout le reste passe comme une lettre à la poste, y compris les formulations franchement absurdes. On peut souhaiter à peu près n'importe quoi à n'importe qui, pourvu que ce soit dit sur le ton de la politesse et au bon moment de la conversation.
Ce n'est pas un défaut des gens. C'est la fonction même de ces formules. Elles ne servent pas à souhaiter quelque chose : elles servent à signaler qu'on se quitte proprement. Le contenu n'est pas la charge utile, le geste l'est. C'est précisément pour ça qu'on peut y glisser n'importe quel mot sans que le bâtiment s'effondre.
Et les rares fois où quelqu'un écoute vraiment, c'est quand la formule rate. Le décrochage de Karim, le sourire de Christophe, le silence du caissier : l'attention revient parce que la phrase vient de se casser la figure. Une formule de politesse ne peut donc pas fonctionner et être entendue en même temps. Tant qu'elle marche, elle passe sous le radar. Dès qu'on la remarque, c'est qu'elle est tombée.
Sauf que je n'ai rien fait de tout ça
Il n'y a pas eu de semaine. Il n'y a pas eu de Karim non plus, ni de Nadia, ni de caissier à vingt-trois heures. Neuf personnes, aucune n'existe. Je n'ai pas mené l'expérience, et je ne la mènerai pas.
D'abord parce qu'on ne fait pas ça aux gens. Les formules de politesse sont un petit service qu'on se rend entre inconnus, à la caisse, sur le pas d'une porte, en bas d'un message. Y installer un protocole pour voir qui bronche, ce serait transformer une centaine de personnes en matériau, sans leur demander leur avis, pour un résultat que je connais déjà.
Ensuite, et surtout, parce que je n'en ai pas besoin. Je n'ai eu à chercher aucune de ces réponses. Le « toi aussi » de Thomas, le décrochage de Karim, le « vous de même » du caissier : ça vient tout seul, parce que ces échanges-là sont réglés d'avance. Vous auriez pu écrire ce carnet à ma place.
C'est ça, le vrai résultat, et il vaut mieux que l'expérience elle-même. On peut prédire au mot près des dizaines d'échanges qui n'ont jamais eu lieu, parce que personne n'écoute vraiment ces phrases-là. Elles ne sont pas faites pour être entendues. Elles sont faites pour être dites.
Alors non, je ne vais pas me mettre à distribuer des belles journées et des beaux courages pour voir. Je continue de trouver ça ridicule et je continue de ne pas l'employer, ce qui restera mon problème et pas celui des autres. Je ne vais pas non plus corriger ceux qui le disent, ce serait pire. Ils ne pensent pas plus à ce qu'ils me souhaitent que je ne pense à ce que je leur réponds, et c'est très bien comme ça.
Sur ce, belle continuation.
Rédacteur & développeur web à Nantes. Il construit les sites qu'il écrit, et les fait trouver.