Vous avez sans doute déjà vécu cette scène : vous êtes tranquillement installé à une terrasse de café et vous sirotez une boisson fraîche en attendant celui ou celle qui doit vous rejoindre mais qui tarde un peu. Pour meubler l'attente, vous écoutez d'une oreille distraite les conversations alentour. Le quotidien des gens avec son lot de joies et de peines. Des satisfactions ou des agacements. Des espoirs ou des déceptions. Bref, toute la palette des couleurs de la vie concentrées dans quelques mètres carrés.
Et puis soudain, à la table d'à côté, une phrase anodine vous interpelle. Quelqu'un raconte une fin de soirée un peu mouvementée avec le départ précipité d'un invité. Et c'est là que la phrase tombe : « Après qu'il soit parti, on a continué la fête sans lui. »
À cette table d'à côté, personne ne tique. Sauf peut-être un des convives qui a un petit rictus et lâche du bout des lèvres : « Après qu'il est parti. » Les autres le regardent sans comprendre et c'est toute la table qui marque un temps. Et puis le sujet passe, même si un petit quelque chose reste en suspens. Une sorte de malaise très léger, un peu comme une fausse note couverte par la musique de fond.
Vous-même, auriez-vous bronché ? Moi pas. Je confesse qu'avant d'écrire ces lignes, je n'aurais pas pris le risque de jurer sur la tête de mon poisson rouge qu'il fallait employer est plutôt que soit. La phrase aurait peut-être légèrement écorché mes oreilles mais ce n'est pas sûr. Ce qui est sûr en revanche, c'est que je n'aurais pas eu l'assurance de reprendre qui que ce soit. Et encore moins l'audace de faire le malin en énonçant une règle que tout le monde est censé connaître, comme si on maîtrisait tous la physique quantique depuis le berceau.
Vous avez quoi ? Non seulement la règle existe mais en plus elle n'est pas si compliquée que ça.
Pour faire simple, disons que la locution après que sous-entend une action accomplie, quelque chose qui s'est déjà produit, ce qui appelle donc l'indicatif. L'invité a déjà quitté la fête quand les autres l'ont continuée sans se soucier de son départ. À l'inverse, le subjonctif sous-entend une éventualité, quelque chose qui ne s'est pas encore réalisé. On lui réserve donc la locution avant que, là où l'action est encore en suspens. Avant qu'il vienne, on s'ennuyait à mourir.
Les plus sceptiques ou pointilleux peuvent effectuer une petite vérification du côté de l'Académie française. Faites-vous plaisir, c'est à un clic.
Voilà. La règle est posée et il est désormais acté qu'elle est plutôt simple. Pas de quoi se torturer les méninges. Mais il y a quand même un détail amusant, ou plutôt un bémol, qui fait que la prochaine fois qu'un voisin de terrasse dira « après qu'il soit parti », il n'est pas certain que qui que ce soit bronche. Ni vous, ni moi. Et si personne ne bronche, c'est tout simplement parce que cette règle plutôt simple et claire est en train de perdre la bataille depuis un bon siècle, au bistrot du coin comme dans les lieux les plus honorables.
Un siècle de fautes distinguées
Mauriac ne bronche pas quand il écrit, dans une page que Grevisse a notée, « un siècle et demi après que cette parole ait été prononcée ». Camus non plus, dans La Peste, au sujet d'un automobiliste distrait qui laisse ses flèches de direction (ancêtres des clignotants) levées « après qu'il ait effectué son tournant ». Idem pour Sartre dans La Nausée : « longtemps après qu'elle m'ait quitté ». Trois subjonctifs chez trois des écrivains les plus respectés. Trois fois la même faute et personne pour bondir.
Mais le pompon est ailleurs, et pas dans un brouillon de fin de soirée écrit sur une nappe en papier dans un coin de table. Il est dans la Constitution française du 27 octobre 1946, le texte fondateur de la IVe République, excusez du peu. L'article 45 stipule que les ministres ne peuvent être nommés « qu'après que le président du Conseil ait été investi de la confiance de l'Assemblée ». Trois sources institutionnelles confirment la formulation : Élysée, Conseil constitutionnel, Université de Perpignan. Même le législateur fait la faute quand il pose les bases de la République. La faute est gravée dans le marbre.
La Ve République, douze ans plus tard, s'en est sortie autrement : elle a supprimé l'étape qui appelait la subordonnée, le Président nomme désormais directement le Premier ministre, sans détour grammatical.
Et le plus émouvant, c'est qu'il y avait un type qui regardait. Maurice Grevisse, grammairien belge entré en religion par les conjugaisons, a passé l'essentiel du XXe siècle à éplucher la prose des plus grands écrivains pour en consigner les écarts dans son Bon Usage, bible discrète des amoureux du français correct, rééditée depuis 1936 avec une obstination méthodique. Mauriac et compagnie, il les a notés, classés, datés. La règle est claire, dit-il, les écarts sont statistiques. Sauf que les statistiques, à un moment, finissent par devenir une histoire. Dans l'édition 1980 du Bon Usage, Grevisse en personne baisse les bras : « l'usage, ce tyran, impose sa loi ; il faut bien se résigner. » Quarante-quatre ans à compter les fautes, et au bout du compte le comptable lui-même dépose les armes.
« Après qu'il ait fait une faute, elle comprit qu'il n'était pas un cuistre »
Imaginez maintenant que vous décidiez de jouer Grevisse à la table d'à côté. Le voisin laisse échapper son « après qu'il soit parti », et vous vous levez pour le reprendre, Bon Usage en tête. Vous n'auriez probablement pas le temps de finir votre phrase. Deux regards échangés autour de la table : l'un un peu gêné, l'autre franchement amusé. Vous seriez celui dont on parle ensuite, dans le métro du retour. Sans blague, le mec à la table d'à côté, il s'est levé pour nous reprendre sur un « après que »…
Voilà ce que la règle est devenue : un piège pour celui qui la connaît. Plus question d'avoir raison, il faut savoir se taire. La rigueur, à l'oral, vire à la cuistrerie. Et la cuistrerie est un mot qu'il faut entendre : pas un synonyme distingué de pédanterie, mais cette variante très particulière qui consiste à savoir, et à croire que savoir suffit à autoriser de reprendre les autres. La règle d'après que a tellement gagné en raison qu'elle a perdu en usage.
Les institutions elles-mêmes commencent à en prendre acte. Le Portail linguistique du Canada reconnaît sobrement que le subjonctif après « après que » est aujourd'hui accepté, et même recommandé par certaines grammaires. Position d'institution, pas de polémiste, c'est-à-dire que l'usage a fini par tordre la règle, et que les autorités elles-mêmes ne se battent plus. Sur Projet Voltaire, un commentaire anonyme dit la même chose à voix basse : « la phrase correcte est très laide. » Il ne fait que mettre des mots sur ce que les écrivains pratiquent depuis un siècle, sur ce que la Constitution a gravé dans le marbre, et sur ce que la Ve République a fini par contourner.
Vous regardez à nouveau la table d'à côté. Elle en est déjà à autre chose, une histoire de voiture, peut-être, ou de retour de vacances en novembre. Personne n'a eu le temps de juger, ni dans un sens ni dans l'autre. Le convive sourcilleux a perdu sa petite bataille et il ne le sait même pas. Le type qui a dit « après qu'il soit parti » a déjà oublié qu'il l'avait dit.
Et c'est très bien comme ça.
Charles Trenet, dans Longtemps, longtemps, longtemps, chantait : « longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu. » Indicatif. Et la chanson tient encore.
C'est pourtant simple, en effet.
Ce qui ne veut pas dire que ce soit facile.
Rédacteur & développeur web à Nantes. Il construit les sites qu'il écrit, et les fait trouver.